samedi, octobre 08, 2005

Pourquoi le corporatisme des informaticiens n'existe pas

Nous vivons dans une société où les hautes technologies ne peuvent être qu'« au top » (1). C'est d'ailleurs l'idée contenue tout entière dans l'expression « hautes technologies », qui fait des discours sur l'informatique des tissus épais faits de tautologies.

Soi-disant : La crise de l'informatique ne peut donc être que conjoncturelle ou cyclique. Cela va toujours « repartir », c'est dans sa nature même et parce qu'il est inconcevable que la croissance économique puisse s'arrêter.

Tous ceux qui, dans une société « développée » qui se respecte comme la notre, disposent de la parole publique, tolèrent l'asservissement de 80% des ressources mondiales par 20% de la population, et préfèrent donc actualiser en permanence le mythe d'une soi-disant avance technologique, plutôt qu'analyser les soubassements techniques de cet asservissement. Et même si cela demande de ne rien dire de l'élimination à distance des êtres humains, ici et ailleurs, qu'ils soient informatiseurs ou informatisés, dans le déroulement d'un processus aveugle et sans limite d'asservissement du travail humain à la machine à optimiser les flux de marchandises et de capitaux.

Tous les discours publics portant sur l'informatique ont en commun de préserver l'informatique de toute épreuve de justification (2), comme pour préserver notre bonne conscience technologique et notre sentiment de supériorité à l'égard des modes de vie plus sobres.

Impossible d'imaginer un débat aujourd'hui, dans lequel les outils informatiques seraient passés à la question avec leurs thuriféraires, chargés qu'ils seraient de faire la preuve de leur innocuité sociale et écologique. Non. S'il y a une « mauvaise » informatique aujourd'hui dont on parle publiquement, cela ne peut être au maximum qu'une informatique qui freine « l'innovation », de par des rentes de situations capitalistes.

Le « marché » des technologies doit impérativement être ouvert et le plus fluide possible, et il en va logiquement de même concernant la main-d'oeuvre correspondante. Les informaticiens peuvent se plaindre de leurs commerciaux. Au fond, leur vision des technologies coïncide avec celles de leurs patrons, des journalistes et des politiciens dont les carrières se construisent à partir des mêmes mythes. Ces derniers n'ont que peu d'efforts à faire pour perpétuer le mythe de la pénurie de main-d'oeuvre, tant celui-ci s'inscrit dans la logique même du développement des technologies informatiques sans limites assignables.

Dans l'affaire des brevets logiciels et du préchi-précha politique attenant, le droit lui-même doit paradoxalement se plier à cette exigence fondamentalement technicienne de l'inter-opérabilité des systèmes informatiques. Ce qui revient à rendre d'avance hors-la-loi un quelconque dispositif visant à limiter l'extension de ce qui est un véritable système technicien !

Les droits qui reviendraient à la main-d'oeuvre du secteur informatique afin qu'elle soit respectée en tant que non réductible à de la « viande » à SSII sont, eux, dilués dans la fiction juridique d'un contrat à durée indéterminé (CDI). La durée réelle d'un tel contrat est plutôt celle du client-Roi dégainant et rengainant ses prestataires selon son bon vouloir, ou du prestataire démissionnant précipitamment pour vaquer à des « nouvelles technologies » encore plus nouvelles, ajoutant ainsi à ce livret d'ouvrier qu'est son « CV » la ligne qu'il faut pour la lutte des places. Cette pression constante sur les informaticiens -ouvriers des systèmes d'informations dénués de solidarité ouvrière- est donc aussi le moyen et la raison d'un accroissement constant des performances strictement technologiques, qui ne va évidemment pas sans éliminer les plus faibles. La féminisation très basse de la profession, et qui décline encore, est un autre indice de l'intensité de ces luttes, où le machisme vaut comme acceptation de l'élimination de l'humain, au centre économique même d'une trajectoire technologique mortifère qu'est l'informatisation sans limite du travail.

L'alliance objective entre les sociétés dites d'ingénierie de services informatiques (SSII), et les quelques décideurs et directions d'achats de multinationales obèses de profits et de consommateurs asservis, ne trouvera un peu d'espace public pour être dénoncée qu'en se défaisant du mythe de la croissance technologique sans limite, mythe que les informaticiens doivent eux-même collectivement critiquer malgré l'idéologie tenace qui incombe encore à leur profession.

Car fondamentalement, un corporatisme informaticien est impensable sans cette critique radicale de l'informatisation à outrance, qui les élimine eux autant que les informatisés. Il y a là matière non pas seulement à fermer un marché de main-d'oeuvre, mais à suggérer fortement que l'informatique n'est pas le « bien public » que trop de personnes prétendent, et particulièrement celles qui sont les plus quotidiennement éloignées des situations concrètes de travail. Cessant de servir de support idéologique à une société de croissance mortifère socialement et écologiquement, l'informatique doit pouvoir se dire dans sa fonction technique même comme :

  • a) un redoutable outil propre à asservir le travail humain, et à forcer la coopération à distance entre travailleurs n'ayant rien d'autre en commun que cette coopération forcée. Ce qui est le propre du système technicien.

  • b) un redoutable outil propre à fabriquer des modèles de la réalité, conférant à leurs spécialistes une maîtrise à laquelle ils n'oseraient prétendre sur la réalité elle-même (3). Ce qui est le propre de la virtualité.

Du fait de la présence globale de discours sur les « hautes technologiques » protégeant l'informatique de toute épreuve de justification, les techniciens informatiseurs peuvent ainsi faire l'économie d'un détour idéologique qui d'ordinaire accompagne la mise au travail et son organisation.

L'informatique devient alors un fait social total qu'il est urgent d'analyser sérieusement, en tant qu'angle mort de notre société de croissance, laquelle court droit à la catastrophe fasciste autant qu'écologique, faute d'une compréhension des phénomènes généraux par ses citoyens professionnalisés et sur-spécialisés.

« L'homme technicien apparaît en bref comme divisé en deux modes d'être. D'un côté, il est en « prise directe » avec sa technique, sa spécialité : il est très compétent et voit clairement ce qu'il a à faire avec une efficacité toujours plus grande. Mais ceci ne joue que dans un secteur étroitement limité. De l'autre côté, il se retrouve au niveau de tous, ne connaissant le monde et les problèmes politiques, économiques qu'au travers d'informations partielles et partiales, ayant une « demi-compréhension » des questions, un quart de connaissance des faits, et sa compétence dans son domaine ne lui sert de rien pour mieux comprendre ou connaître les phénomènes généraux, dont, finalement, tout dépend. »


Jacques Ellul, Le système technicien, Le cherche midi, 2004 [1ère édition 1977], p. 322.

Car il s'agit, pour tous les professionnels, de ne pas confondre la virtuosité technique avec la maîtrise raisonnée et démocratique des technologies. En face du système technicien, un corporatisme responsable pourrait par exemple impliquer que ses professionnels se fassent les portes-parole, non pas de ses technologies (car nous avons vu qu'elles pouvaient parler sans eux, et les forcer à la concurrence), mais des règles limitant l'extension indéfinie de leurs usages.

Deun

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  1. en réaction à l'article du journal gratuit « Métro » intitulé « Le secteur de l'informatique de nouveau au top », 03/10/05, discuté et critiqué dans les forums du Munci. [http://forums.munci.org/viewtopic.php?p=23808]

  2. Pascal Robert, « Entre critique et modélisation. Pour une nouvelle posture critique face à l'informatisation », colloque du CREIS, « Société de l'information, société de contrôle ? Evolution de la critique de la société de l'information », Paris, 2004. [http://www.creis.sgdg.org/colloques%20creis/2004/Robert.htm , consulté le 08/10/05]

  3. Anne-France de SAINT LAURENT, « Computer Supported Cooperative Work : la fausse humilité des computer sciences », 11 ème colloque européen en Informatique et Société, Strasbourg, France, 10, 11 et 12 Juin 1998. [http://www.ufr-info-p6.jussieu.fr/~creis/serveur/journal/is98_st_laurent.html , consulté le 08/10/05]