mardi, mai 24, 2005

La saloperie managériale (*)


Analyse et commentaire du film "Violences des échanges en milieu tempéré" de Jean-Marc Moutout en 2004 (en réponse à l'article de Chronic'art)

Voilà un film choquant qui ne parlera peut-être pas à tout le monde. Voici quelques éléments d’analyse pour mieux comprendre ce qui le rend pertinent en tant que film engagé.

Que raconte le film ? Dans un monde contemporain trop vrai pour être beau, un individu falot devient un acteur viril d'une rationalité économique aveugle. Nous le suivons dans les débuts mouvementés de sa carrière professionnelle mais aussi familiale. Et rien ne dit d'ailleurs, à la fin du film, que sa socialisation est achevée. Mais le film aura montré entre temps certains ajustements par lesquels un brave type, bien vivant, sous la forme d'un jeune diplômé enthousiaste débarquant à Paris, peut devenir un bourreau moderne. Par là, ce film peut être plus difficile à vivre que Ressources Humaines pour le spectateur, parce que seules les mécaniques individuelles y sont apparentes, puisque qu'il n'y a ni grève ni révolte collective d'aucune sorte. Le fil conducteur y est la banalisation de l'injustice sociale et non la lutte des classes. La marge de manœuvre des individus n'est en effet pas montrée comme étant située dans des possibilités d'arrangements collectifs, mais dans l'articulation de leur vie professionnelle et de leur vie privée. Mais aussi, d’aillleurs, dans l'obligation à vivre selon ce cloisonnement de l'existence. Et cela vaut pour Philippe, le jeune diplômé, aussi bien que pour les personnages secondaires, le film donnant assez d'éléments pour analyser toutes leurs situations particulières selon ce schéma (1).

La sphère privée sert de base existentielle de repli pour tous. D'où par exemple l'empressement excessif de Philippe à fonder un foyer, obéissant en cela autant à un modèle de carrière professionnelle en vigueur chez les consultants, qu'à une nécessité vitale. On se tromperait, à partir de la scène de la fête d’entreprise, en considérant les épouses des hommes-bourreaux comme de simple faire-valoir. Elles doivent aussi les confirmer dans leur existence professionnelle. Ou sinon, le couple ne peut tenir... et c'est le cas avec la compagne de Philippe, qui se retrouve logiquement avec une autre femme à la fin du film. Il s'agit là de la dernière image du film qui introduit comme un doute chez le spectateur comme chez Philippe sur la suite de sa vie. Car on peut facilement imaginer que d'autres difficultés bien plus grandes vont commencer pour lui quand il réalisera la fragilité de son existence, celle intime autant que sociale.

Le rôle de la sphère privée et, plus précisément, des possibilités de conversions des femmes sur les hommes, est montrée de façon radicale dans le film, et même si ces possibilités y semblent finalement annulées. Au moment précis où son influence aurait pu le détourner de son rôle professionnel si grossièrement viril, la compagne de Philippe se détourne de lui sans comprendre ce qui se passe en lui, à savoir un conflit intérieur que l’on imagine redoutable (quoique momentané). Elle ne réalise que un peu trop tard sa maladresse. Car elle semble en effet le seul contrepoint à la mécanique sociale qui achèvera l’incorporation chez Philippe de son environnement professionnel.

Et on peut penser que celle-ci est déjà bien avancée quant à sa formation scolaire en matières de doctrines managériale (Mac Grégor, nom du cabinet de consultants, chercheur au MIT pendant les années 60, est un des pères de la direction par objectif). Les discours rationalisant, omniprésents dans le film, permettent d’euphémiser dans un vocabulaire tantôt feutré tantôt technique les violences infligées à ceux qui se laissent impressionner. Ils permettent aussi un déni de sa propre souffrance, un endurcissement pendant les phases les plus douloureuses de l’ajustement à un environnement professionnel pour lequel personne n’est fait naturellement, Philippe autant que quiconque.

Et l’humour sous forme d’auto-dérision entre pairs (cf. la blague des septs nains victimes d’un audit racontée pendant la fête d’entreprise du cabinet) est un grand classique de l’hypocrisie corporatiste. L’acceptation du sale boulot passe aussi par des rites d’intégration proprement masculins du déni de la souffrance (2). Le chef de Philippe, un rien condescendant, parlera de dépucelage pour signifier ce qui aura précédé – l’acceptation de l’injustice – à son appartenance au groupe des normaux dominants. Des adaptés.

Deun

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(*) Selon l'expression de Jean Sur à propos du même film. [http://perso.wanadoo.fr/js.resurgences/fascisme.htm consulté le 24/05/05]
(1) Mais encore faut-il que ces deux sphères soient consistantes pour résister sainement à la violence de l'environnement contemporain. Ainsi, la directrice des ressources humaines, vivant seule, s'écroule littéralement après son licenciement, ce qui n'est pas le cas du directeur de la production.
(2) Pour approndir cette question, cf. Christophe Dejours, Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale, Seuil, 1998.