samedi, octobre 08, 2005

Pourquoi le corporatisme des informaticiens n'existe pas

Nous vivons dans une société où les hautes technologies ne peuvent être qu'« au top » (1). C'est d'ailleurs l'idée contenue tout entière dans l'expression « hautes technologies », qui fait des discours sur l'informatique des tissus épais faits de tautologies.

Soi-disant : La crise de l'informatique ne peut donc être que conjoncturelle ou cyclique. Cela va toujours « repartir », c'est dans sa nature même et parce qu'il est inconcevable que la croissance économique puisse s'arrêter.

Tous ceux qui, dans une société « développée » qui se respecte comme la notre, disposent de la parole publique, tolèrent l'asservissement de 80% des ressources mondiales par 20% de la population, et préfèrent donc actualiser en permanence le mythe d'une soi-disant avance technologique, plutôt qu'analyser les soubassements techniques de cet asservissement. Et même si cela demande de ne rien dire de l'élimination à distance des êtres humains, ici et ailleurs, qu'ils soient informatiseurs ou informatisés, dans le déroulement d'un processus aveugle et sans limite d'asservissement du travail humain à la machine à optimiser les flux de marchandises et de capitaux.

Tous les discours publics portant sur l'informatique ont en commun de préserver l'informatique de toute épreuve de justification (2), comme pour préserver notre bonne conscience technologique et notre sentiment de supériorité à l'égard des modes de vie plus sobres.

Impossible d'imaginer un débat aujourd'hui, dans lequel les outils informatiques seraient passés à la question avec leurs thuriféraires, chargés qu'ils seraient de faire la preuve de leur innocuité sociale et écologique. Non. S'il y a une « mauvaise » informatique aujourd'hui dont on parle publiquement, cela ne peut être au maximum qu'une informatique qui freine « l'innovation », de par des rentes de situations capitalistes.

Le « marché » des technologies doit impérativement être ouvert et le plus fluide possible, et il en va logiquement de même concernant la main-d'oeuvre correspondante. Les informaticiens peuvent se plaindre de leurs commerciaux. Au fond, leur vision des technologies coïncide avec celles de leurs patrons, des journalistes et des politiciens dont les carrières se construisent à partir des mêmes mythes. Ces derniers n'ont que peu d'efforts à faire pour perpétuer le mythe de la pénurie de main-d'oeuvre, tant celui-ci s'inscrit dans la logique même du développement des technologies informatiques sans limites assignables.

Dans l'affaire des brevets logiciels et du préchi-précha politique attenant, le droit lui-même doit paradoxalement se plier à cette exigence fondamentalement technicienne de l'inter-opérabilité des systèmes informatiques. Ce qui revient à rendre d'avance hors-la-loi un quelconque dispositif visant à limiter l'extension de ce qui est un véritable système technicien !

Les droits qui reviendraient à la main-d'oeuvre du secteur informatique afin qu'elle soit respectée en tant que non réductible à de la « viande » à SSII sont, eux, dilués dans la fiction juridique d'un contrat à durée indéterminé (CDI). La durée réelle d'un tel contrat est plutôt celle du client-Roi dégainant et rengainant ses prestataires selon son bon vouloir, ou du prestataire démissionnant précipitamment pour vaquer à des « nouvelles technologies » encore plus nouvelles, ajoutant ainsi à ce livret d'ouvrier qu'est son « CV » la ligne qu'il faut pour la lutte des places. Cette pression constante sur les informaticiens -ouvriers des systèmes d'informations dénués de solidarité ouvrière- est donc aussi le moyen et la raison d'un accroissement constant des performances strictement technologiques, qui ne va évidemment pas sans éliminer les plus faibles. La féminisation très basse de la profession, et qui décline encore, est un autre indice de l'intensité de ces luttes, où le machisme vaut comme acceptation de l'élimination de l'humain, au centre économique même d'une trajectoire technologique mortifère qu'est l'informatisation sans limite du travail.

L'alliance objective entre les sociétés dites d'ingénierie de services informatiques (SSII), et les quelques décideurs et directions d'achats de multinationales obèses de profits et de consommateurs asservis, ne trouvera un peu d'espace public pour être dénoncée qu'en se défaisant du mythe de la croissance technologique sans limite, mythe que les informaticiens doivent eux-même collectivement critiquer malgré l'idéologie tenace qui incombe encore à leur profession.

Car fondamentalement, un corporatisme informaticien est impensable sans cette critique radicale de l'informatisation à outrance, qui les élimine eux autant que les informatisés. Il y a là matière non pas seulement à fermer un marché de main-d'oeuvre, mais à suggérer fortement que l'informatique n'est pas le « bien public » que trop de personnes prétendent, et particulièrement celles qui sont les plus quotidiennement éloignées des situations concrètes de travail. Cessant de servir de support idéologique à une société de croissance mortifère socialement et écologiquement, l'informatique doit pouvoir se dire dans sa fonction technique même comme :

  • a) un redoutable outil propre à asservir le travail humain, et à forcer la coopération à distance entre travailleurs n'ayant rien d'autre en commun que cette coopération forcée. Ce qui est le propre du système technicien.

  • b) un redoutable outil propre à fabriquer des modèles de la réalité, conférant à leurs spécialistes une maîtrise à laquelle ils n'oseraient prétendre sur la réalité elle-même (3). Ce qui est le propre de la virtualité.

Du fait de la présence globale de discours sur les « hautes technologiques » protégeant l'informatique de toute épreuve de justification, les techniciens informatiseurs peuvent ainsi faire l'économie d'un détour idéologique qui d'ordinaire accompagne la mise au travail et son organisation.

L'informatique devient alors un fait social total qu'il est urgent d'analyser sérieusement, en tant qu'angle mort de notre société de croissance, laquelle court droit à la catastrophe fasciste autant qu'écologique, faute d'une compréhension des phénomènes généraux par ses citoyens professionnalisés et sur-spécialisés.

« L'homme technicien apparaît en bref comme divisé en deux modes d'être. D'un côté, il est en « prise directe » avec sa technique, sa spécialité : il est très compétent et voit clairement ce qu'il a à faire avec une efficacité toujours plus grande. Mais ceci ne joue que dans un secteur étroitement limité. De l'autre côté, il se retrouve au niveau de tous, ne connaissant le monde et les problèmes politiques, économiques qu'au travers d'informations partielles et partiales, ayant une « demi-compréhension » des questions, un quart de connaissance des faits, et sa compétence dans son domaine ne lui sert de rien pour mieux comprendre ou connaître les phénomènes généraux, dont, finalement, tout dépend. »


Jacques Ellul, Le système technicien, Le cherche midi, 2004 [1ère édition 1977], p. 322.

Car il s'agit, pour tous les professionnels, de ne pas confondre la virtuosité technique avec la maîtrise raisonnée et démocratique des technologies. En face du système technicien, un corporatisme responsable pourrait par exemple impliquer que ses professionnels se fassent les portes-parole, non pas de ses technologies (car nous avons vu qu'elles pouvaient parler sans eux, et les forcer à la concurrence), mais des règles limitant l'extension indéfinie de leurs usages.

Deun

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  1. en réaction à l'article du journal gratuit « Métro » intitulé « Le secteur de l'informatique de nouveau au top », 03/10/05, discuté et critiqué dans les forums du Munci. [http://forums.munci.org/viewtopic.php?p=23808]

  2. Pascal Robert, « Entre critique et modélisation. Pour une nouvelle posture critique face à l'informatisation », colloque du CREIS, « Société de l'information, société de contrôle ? Evolution de la critique de la société de l'information », Paris, 2004. [http://www.creis.sgdg.org/colloques%20creis/2004/Robert.htm , consulté le 08/10/05]

  3. Anne-France de SAINT LAURENT, « Computer Supported Cooperative Work : la fausse humilité des computer sciences », 11 ème colloque européen en Informatique et Société, Strasbourg, France, 10, 11 et 12 Juin 1998. [http://www.ufr-info-p6.jussieu.fr/~creis/serveur/journal/is98_st_laurent.html , consulté le 08/10/05]

jeudi, juin 02, 2005

5 objections au logiciel libre

1. Le logiciel libre détourne l'attention des enjeux sociaux liés à l'informatisation du travail.

Le logiciel libre est à l'informatique ce que le développement durable est pour le développement. C'est-à-dire une manière de restreindre des enjeux sociaux cruciaux à des questions techniques, de portée plus limitée. Le logiciel libre s’oppose ainsi au logiciel payant.

Mais qui peut s’opposer à la fois au logiciel libre et au logiciel payant ? C’est-à-dire à l’informatisation à outrance du travail ? Au gigantisme des organisations de travail (multinationales et administrations) qui découle de cette informatisation ? A l’intensification du travail ? etc.

Etre responsable, défaire l'emprise de l'informatique sur le travail


2. Le logiciel libre fait croire à un capitalisme à visage humain.

Les partisans du logiciel libre n’ont de cesse de dénoncer les monopoles tels que celui de Microsoft. Mais ce faisant, ils ne font que préconiser une économie de prestations de service, à la place d’une économie de produits. On ne fait que passer d’un « business model » à un autre. On ne remet nullement en cause la puissance démesurée de l’industrie informatique, compte tenu de l’absence de contre-pouvoirs et de débats publics. Au contraire, on relance et on légitime la démesure informatique.

Le logiciel libre nous confirme donc dans notre impuissance face à cet « impensé informatique» (selon l’expression de Pascal Robert), où les seuls discours autorisés à son propos sont de l’ordre des « batailles » industrielles d’un côté, et de l’étroite spécialisation technique des professionnels de l'autre.

L'impensé informatique


3. Le logiciel libre complète, plutôt que ne concurrence, le logiciel payant.

Les grandes organisations, et particulièrement les multinationales, sont bien équipées en matière de progiciels (ERP, CRM, etc.) dont les coûts d’achat et de mise en place sont souvent hors de portée des plus petites entreprises. Ce type de business était de fait réservé au gros éditeurs (SAP, …) et aux grosses SSII.

Par contre, avec le logiciel libre, les PME deviennent un marché accessible. La boucle est bouclée : les PME font pouvoir être reliées informatiquement aux multinationales, et suivre les mêmes modèles de gestion, de contrôle et d’intensification du travail.


4. Le logiciel libre diffuse le productivisme.

Bien loin de constituer une nouveauté radicale, l’infrastructure informatique donne corps à des doctrines managériales productivistes qui ont leur consistance historique, par ailleurs ajustées au contexte consumériste plus global de nos sociétés.

Le logiciel libre ne change rien à cela. Au contraire, il aggrave la situation en abusant du mot « libre » qui fait croire que l’informatique pourrait être quelque chose de subversif. Or, il n’en est rien. Le logiciel libre de fait qu’ôter quelques barrières économiques et juridiques qui pouvaient dans certains cas ralentir la diffusion de l’informatique.


5. Le logiciel libre fait croire en l’immatérialité de l’économie.

Le débat sur le logiciel libre est excessivement « technique », en cela qu’il est centré sur les aspects de l’informatique pure. On pense ainsi très mal l’informatique, car on raisonne toujours indépendamment des usages concrets.

Or, la diffusion de technologies de l’information et de la communication (TIC) ne fait qu’accélérer des échanges commerciaux qui se soldent par le transport de marchandises bien réelles.

La logistique moderne promet ainsi, par l’informatisation de la chaîne logistique, de produire et de diffuser les marchandises à la demande, à partir des données issues de l’emprise publicitaire et marketing. Cette logique de flux tendu informatisé, réservée à l’usage des consommateurs occidentaux, ne doit pas nous faire oublier les conséquences écologiques dramatiques sur l’environnement global. La production à la demande est concomitante avec celle de flux de marchandises trop petits pour le transport ferré, ce qui a pour conséquence l’accroissement phénoménal du trafic routier (responsable en Europe de 84 % des émissions de CO2 imputables aux transports).

Relocaliser l'économie, désinformatiser le travail

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Vecam, association qui, tout à la fois, "s'est engagée à nourrir une réflexion prospective sur les enjeux sociétaux liés aux technologies de l’information" et "à mobiliser les technologies de l’information et de la communication au service de la transformation des sociétés contemporaines" accueille nos objections au logiciel libre... et des objections à ces objections :
http://www.vecam.org/article.php3?id_article=456




mercredi, juin 01, 2005

Etre responsable, défaire l’emprise informatique sur le travail

(Suite de l’article « Relocaliser l’économie, désinformatiser le travail »)

A l’emprise publicitaire et marketing sur les consommateurs, correspond l’emprise de l’informatique sur les travailleurs.

Combien d’entre nous se sentent piégés par l’obligation de participer, en échange d’un revenu, à ces gigantesques organisations de travail que sont les multinationales et leur réseau de sous-traitants, mais aussi les administrations publiques, et dont nous désapprouvons les effets ?

L’informatique permet la construction d’ensembles techniques de plus en plus intégrés, et d’y mobiliser de façon toujours plus intense les travailleurs. Bien loin de constituer une nouveauté radicale, l’infrastructure informatique donne corps à des doctrines managériales productivistes qui ont leur consistance historique, par ailleurs ajustées au contexte consumériste plus global de nos sociétés. L’accroissement de l’informatique dans les entreprises va de pair avec celui de la taille des entreprises travaillant ensemble. Au sein des entreprises, les doctrines managériales productivistes s’imposent sans aucun contre-pouvoir. Elles ne sont pas de simples discours idéologiques destinés à la mise au travail du personnel, mais des actes techniques concrets dont il faut aujourd’hui percevoir la cohérence. Faute de quoi nous serons privés de choix quant à de véritables alternatives sociales contre-productivistes.

Suite ici :
http://www.decroissance.info/Etre-responsable-defaire-l-emprise

Deun

mardi, mai 24, 2005

La saloperie managériale (*)


Analyse et commentaire du film "Violences des échanges en milieu tempéré" de Jean-Marc Moutout en 2004 (en réponse à l'article de Chronic'art)

Voilà un film choquant qui ne parlera peut-être pas à tout le monde. Voici quelques éléments d’analyse pour mieux comprendre ce qui le rend pertinent en tant que film engagé.

Que raconte le film ? Dans un monde contemporain trop vrai pour être beau, un individu falot devient un acteur viril d'une rationalité économique aveugle. Nous le suivons dans les débuts mouvementés de sa carrière professionnelle mais aussi familiale. Et rien ne dit d'ailleurs, à la fin du film, que sa socialisation est achevée. Mais le film aura montré entre temps certains ajustements par lesquels un brave type, bien vivant, sous la forme d'un jeune diplômé enthousiaste débarquant à Paris, peut devenir un bourreau moderne. Par là, ce film peut être plus difficile à vivre que Ressources Humaines pour le spectateur, parce que seules les mécaniques individuelles y sont apparentes, puisque qu'il n'y a ni grève ni révolte collective d'aucune sorte. Le fil conducteur y est la banalisation de l'injustice sociale et non la lutte des classes. La marge de manœuvre des individus n'est en effet pas montrée comme étant située dans des possibilités d'arrangements collectifs, mais dans l'articulation de leur vie professionnelle et de leur vie privée. Mais aussi, d’aillleurs, dans l'obligation à vivre selon ce cloisonnement de l'existence. Et cela vaut pour Philippe, le jeune diplômé, aussi bien que pour les personnages secondaires, le film donnant assez d'éléments pour analyser toutes leurs situations particulières selon ce schéma (1).

La sphère privée sert de base existentielle de repli pour tous. D'où par exemple l'empressement excessif de Philippe à fonder un foyer, obéissant en cela autant à un modèle de carrière professionnelle en vigueur chez les consultants, qu'à une nécessité vitale. On se tromperait, à partir de la scène de la fête d’entreprise, en considérant les épouses des hommes-bourreaux comme de simple faire-valoir. Elles doivent aussi les confirmer dans leur existence professionnelle. Ou sinon, le couple ne peut tenir... et c'est le cas avec la compagne de Philippe, qui se retrouve logiquement avec une autre femme à la fin du film. Il s'agit là de la dernière image du film qui introduit comme un doute chez le spectateur comme chez Philippe sur la suite de sa vie. Car on peut facilement imaginer que d'autres difficultés bien plus grandes vont commencer pour lui quand il réalisera la fragilité de son existence, celle intime autant que sociale.

Le rôle de la sphère privée et, plus précisément, des possibilités de conversions des femmes sur les hommes, est montrée de façon radicale dans le film, et même si ces possibilités y semblent finalement annulées. Au moment précis où son influence aurait pu le détourner de son rôle professionnel si grossièrement viril, la compagne de Philippe se détourne de lui sans comprendre ce qui se passe en lui, à savoir un conflit intérieur que l’on imagine redoutable (quoique momentané). Elle ne réalise que un peu trop tard sa maladresse. Car elle semble en effet le seul contrepoint à la mécanique sociale qui achèvera l’incorporation chez Philippe de son environnement professionnel.

Et on peut penser que celle-ci est déjà bien avancée quant à sa formation scolaire en matières de doctrines managériale (Mac Grégor, nom du cabinet de consultants, chercheur au MIT pendant les années 60, est un des pères de la direction par objectif). Les discours rationalisant, omniprésents dans le film, permettent d’euphémiser dans un vocabulaire tantôt feutré tantôt technique les violences infligées à ceux qui se laissent impressionner. Ils permettent aussi un déni de sa propre souffrance, un endurcissement pendant les phases les plus douloureuses de l’ajustement à un environnement professionnel pour lequel personne n’est fait naturellement, Philippe autant que quiconque.

Et l’humour sous forme d’auto-dérision entre pairs (cf. la blague des septs nains victimes d’un audit racontée pendant la fête d’entreprise du cabinet) est un grand classique de l’hypocrisie corporatiste. L’acceptation du sale boulot passe aussi par des rites d’intégration proprement masculins du déni de la souffrance (2). Le chef de Philippe, un rien condescendant, parlera de dépucelage pour signifier ce qui aura précédé – l’acceptation de l’injustice – à son appartenance au groupe des normaux dominants. Des adaptés.

Deun

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(*) Selon l'expression de Jean Sur à propos du même film. [http://perso.wanadoo.fr/js.resurgences/fascisme.htm consulté le 24/05/05]
(1) Mais encore faut-il que ces deux sphères soient consistantes pour résister sainement à la violence de l'environnement contemporain. Ainsi, la directrice des ressources humaines, vivant seule, s'écroule littéralement après son licenciement, ce qui n'est pas le cas du directeur de la production.
(2) Pour approndir cette question, cf. Christophe Dejours, Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale, Seuil, 1998.

Relocaliser l'économie, désinformatiser le travail



L’informatique « sauverait » - elle notre économie consumériste de marché d’une crise de débouchés ? A en croire sa capacité à intégrer des ensembles techniques de plus en plus étendus, faits de travailleurs et de machines, il semble bien que ce soit le cas. Les postes de travail informatisés permettent de formaliser toujours plus des activités de plus en plus abstraites et stressantes, pour les travailleurs des multinationales et de leurs sous-traitants. Les échanges électroniques de données permettent d’optimiser des flux logistiques sans égard à leurs conséquences écologiques. Puisant dans les sciences de gestion leur raison économique unilatérale, les managers des firmes font usage de l’informatique comme d’une manière d’accroître la décentralisation des organisations de travail sans en perdre le contrôle, et de relier aussi étroitement que possible les données issues du marketing à celles de la conception et de l’approvisionnement de marchandises.

Les implications écologiques du flux tendu informatisé : l’exemple de la logistique

Loin de se limiter au transport de marchandises, la logistique est certainement la technique la plus aboutie conduisant à une croissance sans limites des échanges.

Pour comprendre la logistique moderne, il faut partir du problème technique suivant : à partir du moment où une marchandise est produite, comment la vendre le plus vite possible ? En effet, toute marchandise stockée pendant une durée donnée est une perte d'argent par rapport à une situation idéale où la marchandise est vendue, puis immédiatement produite, puis immédiatement acheminée vers l'acheteur. Acheminer rapidement une marchandise est un avantage concurrentiel. Car dans une société de croissance suréquipée, l'intérêt des consommateurs pour telle ou telle marchandise ne dure pas longtemps.

Une approche marketing consiste donc à connaître le plus intimement possible les consommateurs, afin de solliciter un besoin d'achat ponctuel qui commandera directement la production de la marchandise.

Les marchandises produites formeront une gamme spécialement dédiée à ce besoin d'achat, existant pendant une durée limitée. Il y a donc intérêt à ne pas perdre de temps dans les transports physiques. La logistique est donc pleinement intégrée non seulement au travail publicitaire d'imposition mentale des besoins d'achat, mais aussi aux techniques marketing délimitant les segments de clientèles et des gammes de produits associées.

Aussi, la précision croissante dans la segmentation des marchés de consommation est concomitante avec une diminution de la quantité de produits vendus pour chaque gamme. D'où l'accroissement phénoménal du transport routier. Au contraire, le transport par rail est peu adapté à ces besoins volatiles de transports de faibles volumes. Il nécessite des plans de transports prévus à l'avance, et les convois doivent être recomposés dans les différentes gares parcourues pour intégrer les wagons.

Le trafic très différencié de petites quantités de marchandises s’est ainsi considérablement développé, avec l’aval des pouvoirs publics qui ont assumé financièrement la construction de l’infrastructure routière. En 1950, le rail transportait les deux tiers des marchandises, contre seulement 15% aujourd’hui, les trois quart étant pris en charge par la route (1) . Pour le consommateur, le prix des produits intègre donc les coûts de transport, qui deviennent prépondérants, quoique masqués par les investissements publics dans les infrastructures routières, et par une main-d’œuvre de conducteurs sous-payés (2) . Le Livre Blanc sur la politique européenne des transports prévoit que les émissions de CO2 dues au transport devraient augmenter d’environ 50 % entre 1990 et 2010, atteignant les 1,113 milliard de tonnes d’émissions, contre les 739 millions constatés en 1990. Le transport routier est le principal responsable de cette situation puisque, à lui seul, il représente 84 % des émissions de CO2 imputables aux transports (3).

Aucun moyen humain, de communication et de traitement de l'information, ne permet de produire aussi rapidement une marchandise correspondant à une demande aussi fragile. Sans l'informatique, une telle politique de flux tendu, de production à la demande, serait impossible. L'existence de ces flux tendus n'est donc pas réductible à une logique managériale capitaliste de réduction des coûts. Les techniques informatiques de mieux en mieux maîtrisées rendent possibles des politiques managériales qui autrement resteraient lettre morte. Combinant décentralisation géographique et contrôle, les organisations sont inévitablement de plus en plus informatisées. La coordination d'une nuée de transporteurs et de lieux d'approvisionnement dispersés géographiquement ne serait pas possible sans l'informatique, machine à intégrer entre eux les systèmes techniques. Ainsi, les techniques de type « échanges de données informatisées » (liaisons EDI) permettent de transmettre en temps réel les commandes aux fournisseurs. Ceci va de pair avec l’exploitation marketing des informations sur le client accumulées sur les ventes des différentes catégories de produits, qui résulte également de l’enregistrement informatique (4) .

L’auto-accroissement des systèmes informatiques justifié par l’exubérance managériale

Pour beaucoup, l’informatique n’est pas en cause dans le processus capitaliste d’accumulation. L’informatique serait un simple outil susceptible d’être utilisé de manière différente suivant les groupes d’utilisateurs. Les techniques ne déterminent pas à elles seules leurs usages sociaux.
Certes, mais pourquoi arrêter le raisonnement à ce stade ? Pourquoi ne pas regarder en face les usages effectifs et massifs de l’informatique ? Pourquoi ne pas prendre en compte les cohérences entre les dispositifs techniques et les ensembles sociaux qui en vivent ? Les visions anhistoriques des technologies de l’informatique, qui dédouanent par avance les techniques sous prétexte de donner une juste place aux hommes et à la vie sociale, ne sont-elles pas tributaires d’une défiance – bien compréhensible – envers ces technologies ?

A l’évidence, l’informatique tisse sans cesse de nouvelles relations entre les entités économiques, coopérant entre elles selon des nécessités purement techniques, largement indifférentes aux valeurs sociales, lorsque celles-ci n’ont pas su participer à l’élaboration du système. L’informatique prolonge la volonté managériale d’administrer unilatéralement et le plus finement possible les organisations, sans perdre la cohésion d’ensemble. La division sociale du travail entre ceux qui construisent et prescrivent ces stratégies managériales (les consultants) et ceux qui les mettent en œuvre dans les systèmes informatiques (les informaticiens), conduit à ce que les logiques d’ensemble soient massivement ignorées par les travailleurs. « L’amour des techniques » est respecté et récompensé sans retenue, à l’heure où les possibilités d’emplois se réduisent. De fait, le fonctionnement effectif d’une économie de croissance peut difficilement se passer de l’habilité technique, fruit d’une socialisation essentiellement masculine. Ce goût des spécialistes pour leurs techniques particulières donne satisfaction à ceux qui savent traduire cet amour en gain de productivité, et sont par là bien mieux récompensés pour un tel « esprit d’entreprise ». Les gains de productivité dégageront des fonds qui permettront de lever un peu loin d’autres vocations du même genre, stimulant de nouveaux flux marchands qui feront ainsi le taux de croissance. Les progrès des technologies informatiques suivent donc une ligne toute particulière, car leur raison d’être relève d’une recherche sans fin de « gisements de productivité », qui elle-même s’essoufflerait si ce type d’innovation venait à ralentir. C’est une telle progression que récapitule le sacro-saint « taux de croissance ».

Pourtant, une autre façon de travailler est possible !…

Alors que nous avons vu l’importance globale de l’informatique dans l’intégration technique des entités économiques, et la mise au travail au sein de ces entités, on peut s’étonner que les questions sociales relative aux technologies informatiques qui pointent occasionnellement dans les débats publics soient au contraire si morcelées. A titre d’exemple, citons la question des brevets logiciels, qui mobilise les critiques des informaticiens du monde du « libre », participant en réalité d’une surenchère technologique que le monopole capitaliste viendrait contrarier. Les termes d’un tel débat sont donc singulièrement limités ! Le droit est simplement sommé de se constituer en technique juridique visant à garantir les « principes fondamentaux d’interopérabilité et de compatibilité », c’est-à-dire à favoriser la croissance sans limite souhaitable des systèmes d’information. Faute d’ancrer la réflexion dans des contextes d’usages précis –comme nous l’avons au contraire fait ici à propos des flux tendus logistiques – aucun débat de fond de peut avoir lieu. Le choix par défaut est celui du consensus productiviste. Les remises en cause partielles qui peuvent éventuellement survenir invitent à des solutions techniques locales, qui loin d’entraver la démesure technologique, la relance.

Or, d’autres façons de vivre le travail sont possibles ! La relocalisation des activités économiques, rendue nécessaire par un usage sobre des ressources énergétiques non renouvelables, demande de défaire ces entités économiques démesurées que sont les multinationales. Les chances de rendre réalisable une telle alternative, et d’autres, dépendront en partie d’un usage tout aussi prudent de l’informatique, compte tenu de sa très large diffusion dans le travail et jusqu’au sein des enseignements scolaires et universitaires. Des enquêtes approfondies et largement diffusées, portant sur l’imbrication d’activités économiques géographiquement éloignées, et les flux tendus informatisés qui en découlent, seraient nécessaires pour créer les conditions sociales d’un large débat démocratique sur la légitimité d’une société de l’information qu’on nous présente systématiquement comme un futur soi-disant inévitable. Informaticiens et décideurs doivent ainsi réfléchir sur le genre de civilisation que leurs activités professionnelles tendent inexorablement à construire.


Deun

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(1) Ariane Verderosa, Trains de vies. Enquête sur la SNCF d’aujourd’hui, Autrement, 2004, p. 206.
(2) Si les chauffeurs étaient payés au taux horaire du SMIC, il s’ensuivrait une augmentation du prix de toutes les marchandises, produits de consommation et une hausse globale du coût de la vie en France d’environ 12%, ce qu’un gouvernement n’a été disposé à accepter ces 25 dernières années. Depuis un demi-siècle, les revendications des chauffeurs salariés concerne la prise en compte du nombre d’heures travaillées et leur taux de rémunération. Bruno Lefebvre, « Espaces professionnels et flux tendus », Actes de la recherche en sciences sociales, n°114, 1996, p. 82-83.
(3) Livre Blanc « La politique européenne des transports à l’horizon 2010: l’heure des choix », Commission Européenne, 2001, p. 16. [http://europa.eu.int/comm/energy_transport/fr/lb_fr.html consulté le 24/05/05]
(4) Nathalie Besucco, Michèle Tallard, Christian du Tertre, Pascal Ughetto, La relation de service : un nouveau modèle de travail en tension, Rapport pour le ministère de la Recherche, Mai 2002, p. 44. [
www.travail.gouv.fr/etudes/pdf/relationservice.pdf consulté le 24/04/05]